Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/11/2011

That's our pop !

Langouste !!!.jpg

Jean Yanne, l’oublié des bédéphiles ? Dans un curieux coup double patrimonial avec Sibylline, les éditions Casterman rééditent en un seul volume les deux seuls scénarios de bande dessinée de l’acteur et humoriste, publiés pour la première fois en 1969.
On y retrouve la patte d’une drôle de personnalité, qui s’efforce toujours de nager à contre-courant; Jean Yanne et Tito Topin, au détour des loufoques aventures du B.I.D.E (le Bureau d’Investigation pour la Défense des Espèces), épinglent une société en mouvement, encore sous le choc de la tourmente de mai 68, et emporté dans des débats culturels. Les slogans révolutionnaires sont tournés en dérision, et les icônes du pouvoir manifestement dépassées. S’y glissent aussi les références à la nouvelle vague, à la littérature, à l’ORTF ou à la Comédie Française.
Toutes les idées folles de Jean Yanne sont prétexte à clins d’œil : les extra-terrestres craignent la mayonnaise ? Voilà que Rome autorise la pilule (de mayonnaise, forcément). Les mêmes envoient un monstre agressif ? Toutes les onomatopées produites par ses coups rappellent des écrivains, de « Vian ! » à « Sssshaw… ».

La particularité de ce double album doit aussi beaucoup à Tito Topin, dessinateur et probable coscénariste. Si la préface ne permet pas de comprendre précisément sa part dans l’écriture, elle nous apprend en tous cas que c’est lui qui « méli mêlait les bouts de trucs » de Jean Yanne. D’où un scénario foisonnant, parfois déroutant, mis en scène dans des images pop où les citations graphiques accompagnent les ruptures de perspective, les couleurs flashy et les volutes enrubannées.
Original aujourd’hui dans les bacs, La Langouste ne passera pas !! évoque d’autres publications de l’époque. La même année, en Italie, Dino Buzzati publie Poema a Fumetti, sa seule bande dessinée, faite de collages poétiques et baroques. Auparavant, en 1966-1967, Peellaert a pris pour héroïnes Sylvie Vartan et Françoise Hardy dans Jodelle, puis Pravda la surviveuse, tout aussi psychédéliques. On se souvient aussi que depuis le début de la décennie, Roy Lichtenstein a fait passer les comics dans le monde du pop et de l’art contemporain, et que Bardot et Gainsbourg ont chanté Comic strip en 1967, dans un décor du même Tito Topin.
Tout cela dessine la voix d’un milieu graphique aux prises avec les enjeux culturels et esthétiques de la société. Les bandes dessinées pour adultes sont encore rares en librairie, mais les quelques occurrences vont encourager les journaux pour enfants à évoluer, pour se mettre au diapason des problématiques sociales. Le pop intègrera Pilote en 1970, avec Colman Cohen et Touïs et Frydman.
Mais si La Langouste n’est pas seule sur son terrain, elle est par contre précurseur par l’invitation d’un people dans le média dessiné. Alors que Lichtenstein ou Gainsbourg utilisait la bande dessinée dans leur travail, Yanne, touche-à-tout permanent, vient faire un tour dans les comic strips des éditions Casterman. Quarante ans plus tard, on ne compte plus ceux qui ont suivi son exemple.
Le résultat apparaît aujourd’hui comme une vraie curiosité, parfois trop dense, parfois remarquable, et témoignant toujours d’un moment particulier dans l’Histoire du vingtième siècle.
Clément Lemoine

Les commentaires sont fermés.